Par Valérie de Saint DO, publié le 19 octobre 2012 sur Médiapart 

Pour Marta Jonville et Tomas Matauko, artisans du projet «Mécanismes pour une entente», peut-être commence-t-elle à Košice, Slovaquie, où Marta est artiste résidente à la Tabačka KulturFabrik en 2008, et enseignante à la Tuke Art Faculty (école des Beaux-Arts). Ils s’y rencontrent et réfléchissent à un projet artistique en Europe centrale. Désireux de visiter Cracovie, ils se heurtent à la difficulté des liaisons ferroviaires entre la Slovaquie et la Pologne – et au delà, en Europe centrale. Et découvrent que cette désorganisation est certes liée à une privatisation ou un découpage des services du rail, mais aussi que les liaisons ferroviaires, leur construction ou leur délaissement racontent aussi l’histoire, si méconnue par les Français, des liens, des alliances, des méfiances, des guerres en Europe centrale. De là naîtra ce désir de retisser des liens poétiques et politiques entre territoires traversés…

Mais aussi…

L’histoire a peut-être commencé en 1968, lorsque Sylvia, la mère de Marta, originaire de Košice, vient en France, y rencontre le père de Marta et y reste. D’un printemps à un autre, de l’Est à l’Ouest. Les histoires intimes ne cessent de croiser l’Histoire dans ce projet. Et c’est probablement ce qui fait tout son sens.

Mais aussi…

Une histoire en partie partagée avec Marta a peut-être commencé à Bordeaux, avec l’association Le Bruit du Frigo créée par le jeune architecte Gabi Farage, disparu en juin 2012. Il est celui à qui je dois de m’être réellement intéressée à l’espace urbain, à une forme d’architecture autre que patrimoniale et prestigieuse, à la notion de territoires partagés. Marta travailla avec lui, et son association PointBarre est l’une des composantes de la fabrique Pola qu’il a initiée avec elle et  et d’autres associations(1). J’avais quitté Bordeaux alors , mais des souvenirs et des amitiés nous relient. Il est un âge où l’on compte quelques fantômes dans sa vie ; à Bordeaux, des spectres me hantent. Et il y a une dimension hantée dans ce projet autour d’un train fantôme, traversant des pays dont certains n’existent plus(2).

Mais aussi…

L’histoire commence peut-être entre 1910 et 1913, lorsque Abraham Waissblatt ( Abram Wajsblat?) et son épouse Freida Naimanster quittent Varsovie pour Paris, avec leur jeune fils, Moïse/Mocze, né à Varsovie en 1910. Ont-ils eux aussi pris un train ? De ces autres ombres, je ne sais que très peu. L’histoire familiale les croyait venus de Cracovie, mais Abraham a combattu en 1905 dans l’armée russe, au cours d’une guerre russo-japonaise dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Or à l’époque, c’est Varsovie qui fait partie de l’Empire russe, Cracovie étant liée à l’Empire austro-hongrois. Leurs décrets de naturalisation indiquent que Freida est née à Varsovie en 1886, et Abraham à Siedlce, à 30 km de la capitale actuelle d’un État polonais rayé de la carte à l’époque. Fuyaient-ils les pogroms, ou la pauvreté ? Les deux, probablement… Ils vivront près de Pigalle, avant de passer une grande partie de leur vie dans le XVIIIème arrondissement de Paris, près de Guy Moquet, dans ces ILM en briques qui rappellent que l’on sût, à l’époque, faire du logement social intelligent. Naturalisés en 1925, ils échappent aux rafles et survivent à la guerre.

Leur fille, Maria Waisblatt, est née en 1913 à Paris. Ma grand’ mère paternelle. Je suis en quête des traces de leur existence qui auraient pu, miraculeusement, échapper à la destruction de Varsovie.

Cette histoire s’esquisse aussi cet été à Berlin, lors d’une semaine de pérégrinations dans la ville. C’est ma première incursion à l’Est du Rhin depuis des années. Et un juste prélude à ma découverte de cette Europe centrale, hantée par un autre spectre qu’avait déjà évoquée le bon vieux Karl dans le Manifeste du Parti communiste. Qu’en est-il du choc de mes engagements politiques avec ce qui peut rester de traces de l’ «Ost»(3), avec ce que je sais du régime policier, mais aussi, mais pourtant, de cette « Ostnostalgie » qui trouve à s’y exprimer ? N’est-elle qu’un folklore orné de Trabant et de portraits staliniens, ou l’expression d’une insatisfaction profonde face au règne du capitalisme mondialisé triomphant, et à son emprise grandissante sur l’urbanisme de la ville autrefois décrite comme « pauvre mais sexy» ? J’y reviendrai…

Et, au delà d’une douceur à arpenter la ville-ruche bourdonnante des artistes qu’elle attire de partout, et qui arbore comme un blason son « alternative »  (parfois authentique, parfois frelatée par le commerce) – , c’est là que j’ai commencé à ressentir le plomb de la mémoire. Monuments, mémoriaux, musées, symboles omniprésents de la guerre et de l’anéantissement. Et cette peintre et sculpteur Käthe Kollwitz, que je ne connaissais pas et dont l’œuvre à elle seule – liée à la guerre de 14 – pourrait en être le symbole.

 Mais enfin !

L’histoire esquissée voici deux ans à Košice commence aujourd’hui, à Cracovie, et va retracer ses propres lignes, de Bordeaux à Bucarest, de Bucarest à Varsovie, ressuscitant symboliquement une ligne de train fantôme, et au delà, quels autres spectres ? Mais ce n’est pas une histoire nostalgique, ni un projet tourné vers l’historiographie. Plutôt un défi lancé à nous tous, artistes, chercheurs, auteurs, à inventer du lien, de la circulation. À faire en sorte que l’ «Entente» de ces Mécanismessoit bien vivante.

1. L’association Zebra 3, dirigé par Fred Latherrade ainsi que Marta Jonville à titre individuel. Le Bruit du Frigo est aujourd’hui représenté par Yvan Detraz

2. La Tchécoslovaquie, en l’occurrence. Mais je pense aussi à toute cette litanie de noms égrenés sur les atlas, et disparus parfois (longtemps) avant la création de cette ligne : Galicie, Ruthénie… Ce sera l’objet d’un autre article.

3. L’ancienne Allemagne de l’Est, qui fait l’objet aujourd’hui d’un musée à Berlin et d’une certaine folklorisation, d’où le terme d’«Ostnostalgie » fréquemment employé.

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Utopia - Julie Chovin

Utopie- Julie Chovin –  Drawing on paper