Par Valérie de Saint Do, publié sur mediapart le 31 octobre 2012  

– Mémoire, oui. « Devoir» ? Je renâcle…

«Tu séjournes à Cracovie ? Tu iras à Auschwitz ?» L’interrogation est de pure forme. Chez les amis qui la formulent, elle prend figure d’injonction. « Tu iras à Auschwitz », point. Comme s’il était inconcevable d’en être si proche et de ne pas y aller.

Quelque chose en moi regimbe face à ce commandement moral, ce devoir imposé. Faut-il voir pour savoir et sentir ? Comme si Primo Levi, Armand Gatti, Nuit et brouillardMaus, pour n’en citer que quelques uns, ne m’avaient pas appris ce que je vais voir à Auschwitz et Birkenau. Comme si j’avais besoin de ce pèlerinage forcé pour ressentir ce qu’est l’extermination de masse et la plongée dans la barbarie.

Pire : sans cesse, dans la belle Cracovie au centre si bien lissé pour les touristes, je me hérisse souvent devant ce qu’il faut bien appeler un tourisme de la Shoah, avec ses « tours » organisés sur ses lieux de mémoire. J’entendis un jour un couple de Français soupirer : « une heure aller, une heure retour pour Auschwitz/Birkenau ! » Balade à la carte, mise en concurrence avec la mine de sel de Wieliczka, autre attraction locale, qui provoque en moi une allergie violente face à une industrie touristique qui fait commerce de tout.

Au demeurant, je sais ce que je vais voir. Les mêmes qui formulent cette interrogation/ injonction m’ont avertie : Auschwitz est un musée; ce qui est poignant, c’est Birkenau, où tout est resté tel quel. Où, précisément, il n’y a rien à voir. Et qui par là même dit tout de l’anéantissement.

Mais l’anéantissement, c’est dans la capitale polonaise que je l’ai ressenti, lorsque précisément, mes pas m’ont conduite, presque au hasard, dans l’ancien ghetto juif. Quelles traces imaginais-je, naïvement, trouver à Varsovie d’Abraham et Freida, ces arrière-grands-parents qui fuirent la Pologne entre 1910 et 1913 ? Un acte de naissance ou de mariage, portant l’ adresse d’un vieil immeuble, semblable à ceux qui m’émeuvent à Kazimierz, l’ancien quartier juif de Cracovie ? Un nom sur une tombe, dans le cimetière juif à la beauté curieusement sereine et un peu sauvage, où la forêt pousse au milieu des sépultures négligées, parce qu’il n’est plus personne pour les entretenir ? Là, elle s’impose, la différence entre voir et savoir. Je le savais, que Varsovie avait été anéantie à 90% par les nazis. De l’ancien ghetto, et au delà, de l’architecture des quartiers populaires d’avant 30/45, il ne reste rien (sauf dans l’ancien quartier ouvrier de Praga, au sud de la Vistule, gardé par l’armée rouge). Pas même, probablement, les dessins des rues, aujourd’hui géométriques, larges, aérées, et bordées de blocs d’immeubles de l’époque soviétique. Pas même un état-civil. Seules des marques sur les trottoirs délimitent les marques du ghetto. Une photographie extraordinaire de Robert Capa, actuellement exposée au musée de Bratislava, montre un champ de ruines à perte de vue, où seule une église surgit à l’horizon : le ghetto de Varsovie après destruction, au sol enfoui sous deux mètres de gravats.

L’an prochain, le musée de la Mémoire juive, à l’architecture high tech signée de deux Finlandais ouvrira ses portes à Muranow, quartier nord de l’ancien ghetto de Varsovie. «Un grand pas», commentent les Polonais avec lesquels j’en discute. Non sans s’interroger, pour certains,sur cette séparation des mémoires dans une ville où l’Histoire est omniprésente. Au très intéressant musée de l’Insurrection qui raconte le soulèvement d’août 44 à Varsovie, (malgré sa scénographie un peu lourdingue, mais ça semble être une mode) (1), pas d’allusion à l’insurrection du ghetto un an plus tôt. Comme si la mémoire juive de Pologne devait, inéluctablement, rester séparée de la mémoire polonaise. Comme si pendant sept siècles, Juifs et Polonais n’avaient pas vécu ensemble.

« Côte à côte, plutôt», corrige Alexander Horká, ce jeune enseignant slovaque avec lequel je discute de cette communautarisation des mémoires. Les juifs polonais ne partageaient ni la langue, ni les écoles, ni les quartiers des Polonais (2). Leur cohabitation est une longue histoire semée d’exclusions, de restrictions, de persécutions, mais aussi de réussite économique, parfois de reconnaissance politique, et d’aura intellectuelle.

L’exposition permanente du musée Galicia de Cracovie en donne un aperçu. Le vieil et tenace antisémitisme polonais (et au delà, européen) –  exalté comme partout ailleurs au XIXème siècle – n’y est pas nié, mais le musée est clairement animé par le souci politique de le distinguer de la volonté d’anéantissement nazie. Les photographies de Chris Schwarz, accompagnées des textes du professeur Jonathan Webber (3) montrent les traces de vies multiples d’une communauté qui donna aussi au pays des élites intellectuelles et connut ses propres divisions entre partisans et adversaires de l’assimilation, entre religieux hassidiques et judaïsme des lumières, entre conservateurs et socialistes… Les chiffres parlent : ils étaient 8% de la population, 62000 à Cracovie, 340000 à Varsovie. Ils sont 0,2% aujourd’hui de la population polonaise aujourd’hui.. Ce musée, derrière lequel se profile le souci politique évident de lutter contre des amalgames – souci que l’on pourrait très grossièrement traduire « l’extermination, ce sont les Allemands, pas nous, nous sommes aussi victimes ! » les énonce : parmi les six millions de Juifs victimes de la Shoah, trois millions étaient polonais. Parmi les six millions de Polonais morts au cours de deuxième guerre mondiale, trois millions étaient juifs. Et les textes rappellent que dans la hiérarchie raciale d’Hitler, les Slaves venaient juste après les Juifs et les Tsiganes… Mais surtout, cette exposition permet – comme le fera, espérons-le, le futur musée de Varsovie, de décrypter « l’avant », d’entrer dans la complexité de cette histoire européenne – l’un des enjeux multiples du projet Mécanismes pour une entente. Un « avant symbolisé par la distinction, à Cracovie, entre Kazimierz, le vieux quartier juif, et Podgórze, sur l’autre rive de la Vistule, quartier autrefois ouvrier et délaissé qui fut celui du ghetto.

Cette séparation des mémoires (4) nous renvoie aussi à notre rapport si français, si républicain-droit dans-ses-bottes, à la minorité religieuse et/ou culturelle. Aller/ retour, de mon XIXème arrondissement de Paris à Cracovie, et complexité du ressenti. Dans le premier, il m’est arrivé de les trouver pesants, ces attributs communautaires qui chaque samedi envahissent les rues avoisinantes : chapeaux noirs, kippas, barbes… À Cracovie, où ne subsistent que mille juifs sur une population qui fut de 62000 avant-guerre, je fus presque soulagée, un soir de shabbat, de voir quelques kippas. Comme un antidote à la colère et la consternation qui me serrent la gorge lorsque les graffitis obscènes d’une étoile de David barrée fleurissent sur les murs de Podgórze à Cracovie– ancien lieu du ghetto – , ou ceux de Nowa Huta – cité idéale ouvrière bâtie autour d’un gigantesque complexe industriel pour contrer la royale et catholique Cracovie.

Alors, aller à Auschwitz, à Birkenau… Sans doute incontournable. Mais d’abord pour ces jeunes hordes paumées probablement inconscients des démons qu’ils réveillent et qui sont à l’œuvre dans toute l’Europe. Et sans se contenter de scénariser une mémoire en forme de film de guerre, comme le fait l’agaçant musée Schindler, ne jouant que sur l’émotionnel, là où l’urgence est à la transmission et à la réflexion, face à un réveil des nationalismes résonnant sinistrement avec ceux de l’histoire du siècle passé.

  1. Installé dans l’ancienne fabrique d’Oscar Schindler, le musée Schindler de Cracovie est typique de cette tendance qui bombarde de sons et d’images au détriment d’informations.
  2. Affirmation à nuancer bien évidemment au cours de l’histoire. De fortes tendances à l’assimilation ont aussi existé.
  3. Jonathan Webber est titulaire de la chaire des Études Juives et Inter-religieuses à l’UNESCO, Université de Birmingham, Royaume-Uni. Lui et Chris Schwarz ont travaillé douze ans à cette quête des traces juives en Galicie – ancienne région divisée aujorud’hui entre la Pologne et l’Ukraine.
  4. Je n’ai pas vu dans les différents lieux de mémoires en Pologne une allusion à l’extermination des Tsiganes. Mais même avant guerre, ils étaient nettement moins nombreux en Pologne qu’en Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, et dans les Balkans, il faudrait vérifier dans les musées historiques de chaque pays pour voir si cette mémoire est évoquée.

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