Né à Opole, Roman Dziadkiewicz est diplômé d’un doctorat de l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie, où il vit et travaille. Il est un artiste multisensuel, un chercheur, un militant, un auteur, un compositeur et occasionnellement un artiste-commissaire. Engagé dans des travaux à long-terme, il est impliqué dans des projets interdisciplinaires et intersensuels, des actions, des stratégies d’atelier, le design graphique, des projets basés sur du texte et aussi des activités collectives, à la frontière de l’art, du social et de l’éducatif. Ses intérêts sont particulièrement orientés autour de la question de la contestation et de la désintégration de l’oeuvre d’art, les corrélations entre la vie quotidienne, les contextes culturels/ rituels, des textes (récits, l’histoire, des histoires) et le politique/ public.

MUNUS

La performance initiale de Roman Dziadkiewicz : performance permanente / projet de recherche collaborative.

Le terme « munus », qui vient du vieux latin, signifie : un service, une délégation, un emploi ; une charge, un devoir, une obligation, une faveur ; un spectacle, un évènement public et un cadeau, tout au même temps. Ce nœud de contenus est le noyaux de la famille de termes qui suivent : co-mmun-isme, communauté, communiquer, communication. Ces sont les champs sémantiques (avec des éléments communs ou divisés) que je voudrais traiter – par moi-même, avec mon corps, ma perception, mes outils de communication pauvres, basiques, en relation au groupe du workshop et aux autres. Cette proposition peut être prise comme un moteur expérimental pour des activités interpersonnelles. La recherche du point (noyau) de la disparition pour les relations interpersonnelles est un but performatif mythique du projet. Je commence avec rien, absolument rien, point « zéro », « 0 », un signe vide, potentialité pure, un signe d’interrogation et une invitation à la collaboration et/ou support… Alors (moi/nous) ferons les premiers pas, bougerons, développerons, échangerons, chercherons, lierons, donnerons et prendrons, prendrons et donnerons. Sans aucune attente… donc…“Take me to the station And put me on a train I’ve got no expectations To pass through here again” [M. Jagger / K. Richards]. Roman Dziadkiewicz explique sa performance au groupe et met toutes ses affaires dans une boite pour être envoyée à Cracovie.

“Take me to the station
And put me on a train
I’ve got no expectations
To pass through here again”

[M. Jadger / K. Richards]

SCHÉMATIQUE DE L’ENSEMBLE. INTRODUCTION

par Roman Dziadkiewicz

01. L’ensemble est une catégorie empruntée à l’ouvrage « Le Capital » de Marx que nous avons connue grâce à l’analyse attentive d’Étienne Balibar. Dans « La philosophie de Marx », le philosophe français révèle que dans la version allemande originale « Das Kapital », Marx utilisait le terme français « ensemble » pour décrire la catégorie de l’« intégralité », l’intégralité des relations sociales. L’intégralité (l’ensemble) comme un format, un espace de coexistence, une somme de contextes. Dernièrement, créer un environnement d’action et de submersion est devenu un défi pour les recherches, pour les expériences artistiques et sociales réalisées au sein d’un groupe d’artistes, de théoriciens, d’acteurs, de dramaturges, de psychologues, de musiciens, de sociologues, de chercheurs travaillant sur la culture, d’étudiants, de farceurs, d’expérimentateurs et d’autres personnes de toutes orientations et de tous sexes qui collaborent dans le cadre d’ateliers interdisciplinaires et qui sont ouverts à des expériences à la jonction entre traditions collectives et individuelles.

02. Par conséquent, un ensemble n’est pas un groupe (au sens où on l’entend dans le domaine de la musique ou du théâtre). Pour nos études, l’ensemble est un environnement exerçant une influence active et composé d’éléments actifs (et passifs) : les personnages du drame, les humains, les non-humains et tous les autres paramètres et variables, identifiés ou non. La catégorie du tableau vivant fait référence au langage visuel et à l’image (pixel triangulaire, représentation) en tant que morphème, cellule élémentaire que nous utilisons pour créer ce langage reproducteur. Un tableau vivant a un potentiel reproducteur, dont les sens vibrent, variable (selon le point de vue), impossible à symboliser sans ambiguïté ou à figer dans un symbole.

03. L’ensemble est un environnement de submersion, d’immersion. C’est un tableau vivant, un métahologramme qui génère ses propres reproductions, multiplications et une multitude de perspectives. Les frontières de l’ensemble sont mouvantes, décelables uniquement de façon fragmentaire, parce que l’ensemble est toujours perçu de l’intérieur. Toute personne qui observe l’ensemble y participe en même temps. Les tentatives de prise de distance avec l’ensemble élargissent l’espace de l’ensemble. En fin de compte, on peut dire, sans prendre trop de risque, que l’ensemble est le monde entier (dans un capitalisme cognitif mondial).

04. Les lieux de densité d’activité de l’ensemble ne sont pas (ne devraient pas être et ne peuvent pas être) des laboratoires isolés, des poches de résistance au système mondial ou des îles hermétiques d’Utopie. Les densités d’activité (recherche, enseignement, activités artistiques et sociales) ont un caractère multiple, elles ressemblent à un tourbillon au sein de l’espace social (politique), restent un travail ouvert et sont reliées à l’ensemble de l’environnement de façon organique.

05. L’ensemble abolit la classification individuel/collectif au profit d’une relation ternaire individuelle-transindividuelle-collective. L’ensemble crée l’état de multitude et de transindividualité. C’est un espace de dialogue multidirectionnel, qui se tient dans un état de continuité polycentrique et polyrythmique. Le but est de provoquer des interférences et une oscillation entre travail, amusement et lutte.

06. Le pouvoir au sein de l’ensemble est une catégorie de relation et un état d’équilibre que l’on appelle liberté. On ne peut pas avoir de pouvoir, le pouvoir naît de la dislocation des liens transindividuels et s’équilibre dynamiquement dans un système complexe. Les moments où il se concentre sont généralement dissous du fait de l’interaction entre d’autres parties du système. Les ressources de pouvoir (et de liberté) restent inépuisables. Elles sont renouvelables et virtuelles (elles se multiplient). Toutes les accumulations et les lacunes (actuelles) peuvent aussi être rééquilibrées par l’ajout d’unités et de modules externes.

07. L’ensemble, en tant qu’environnement de relations dynamiques, de transindividualités et de flux multidirectionnels, active, exécute et diffuse trois exigences traditionnelles de la révolution démocratique en même temps : la liberté (production créative, expression, émanation, agitation émotionnelle, effet, expression des sens et émotions), l’égalité (dialogue en tant que nature d’une collection) et fraternité (solidarité, amitié, amour, observation, c’est-à-dire fonder le système tout entier sur les relations et le dialogue). Il crée l’égalité grâce à l’horizontalité, la multidirectionnalité, la sincérité et la maniabilité des flux. Autrement dit : flux (fraternité) libre (liberté) = transindividualité (égalité). Les principes fondamentaux de l’éthique de l’ensemble peuvent se résumer par un accord entre trois images similaires : fais ce que tu veux (liberté), ne blesse pas les autres, ne juge pas, n’objective pas (égalité), relie au lieu de diviser, ajoute au lieu de soustraire (fraternité).

08. Polycentrique, polyrythmie, polyphonie, polyamour, caractère politique, polymorphisme : l’ensemble crée un espace de formation de bruit. Le bruit est un attribut naturel et indispensable de l’ensemble. Il ne s’agit pas d’annihiler le bruit (massif, énergétique, information), mais d’être capable de vivre avec du bruit et dans le bruit. Le but est de préserver l’harmonie entre le travail, l’amusement et la lutte. Il est primordial d’élaborer une panoplie d’outils, de techniques, de stratégies et de tactiques pour travailler efficacement dans le bruit de l’ensemble.

09. L’objectif fondamental du projet « Schématique de l’ensemble » est d’élaborer cette panoplie d’outils qui permettra d’évoluer au sein de l’ensemble dans un état d’immersion, de bruit et de perception fragmentaire de façon entière, créative, intense, critique et analytique. Ces outils aideront à prendre conscience de l’environnement et à y participer en créant et en transformant.

10. Schématique de l’ensemble est une référence à la tradition consistant à travailler avec un schéma, un diagramme et toute autre technique de représentation visuelle des connaissances et des pouvoirs. On utilise les inspirations, l’iconographie et les éléments formels de nombreuses traditions : cartographie, schémas, iconologie, chorégraphie, notes (surtout des notations graphiques), idéogrammes, signes, grammaire, grammatologie, graphologie, théorie et pratique des jeux (jeux de rôle, jeux de rôle grandeur nature, cartes, jeux de société), travail sur des modèles, théorie des séries, logique, graphiques Bitmap et vectoriels, animation, stratégie et tactique (tradition militaire et sport), dramaturgie et science performative. L’objectif fondamental de ce travail est de parvenir à faire évoluer de façon élémentaire la réflexion à l’aide de l’image vers un travail appuyé par des archives, des systèmes de données, des séries dynamiques et leur traitement dans une représentation construite subjectivement, figée et morte (une carte esthétique fermée versus une carte ouverte, une base de données, une carte performative).

11. Schématique de l’ensemble évoque l’idée d’un diagramme dynamique, d’animation, du suivi d’un changement, d’un mouvement aléatoire. Schématique de l’ensemble ne cherche pas à figer les sens et les images avec des modes de représentation arbitraires et statiques. Il vise à générer de l’activité, à suivre le changement et le mouvement et à le planifier. Schématique de l’ensemble est un projet dont l’objectif final est de créer de l’énergie en travaillant avec la matière et l’information.

12. La multitude commence à trois. La plus petite unité cognitive et visuelle est le triangle et une triade est un morphème de sens examinés et produits. Entre deux et trois, se trouve la frontière entre la vie (le mouvement) et la mort (la pétrification), entre la vérité de la complexité du monde et le mensonge (manipulation antagonisée et réduction du monde complexe à des tensions diamétrales et à une logique simplifiée fondée sur le principe du tiers exclu).

13. Ces triades, de même que leurs combinaisons – sens/contresens/non-sens, réel/symbolique/imaginé, déni/insolubilité/confirmation, passivité/interactivité-interpassivité/activité, engagement/observation/distance, travail/amusement/lutte, énergie/information/énergie – sont le choix initial des triangles vivants. Au cours des études en laboratoire, on leur permet beaucoup, on provoque des connexions et des collisions (événements). Ils établissent des relations et provoquent des effets inattendus, ce qui doit être signalé dans les rapports suivants.

14. La science-fiction et les réflexions philosophiques à ce sujet sont une autre source d’inspiration importante de ce projet. La science-fiction tente de réfléchir à des logiques et à des réalités différentes (sociales, culturelles, biologiques, interspécifiques, linguistiques). Nous faisons référence à la science contemporaine, aux sciences sociales, à la sociologie, à la philosophie politique, à l’esthétique, aux études sur la performance, à la théorie de la culture, mais également aux sciences cognitives, à la neurologie, à la neurolinguistique, aux sciences dures et aux nouvelles technologies de production et de reproduction (suivi) des connaissances et du pouvoir.

Sans titre1