Janek Sowa – Un tournant inattendu de l’idéologie Néolibérale et l’effondrement du bloc soviétique
Lors du workshop Jan Sowa a donné une conférence sur un article portant sur le processus de transformation néolibérale du bloc soviétique dans les années 1980 et le début des années 1990 comme analysés à partir de l’exemple de la Pologne. Sa thèse confirme en partie la thèse de Loïc Wacquant mis en avant dans son article « Trois étapes pour une anthropologie historique du néolibéralisme réellement existant » , que le néolibéralisme tend à capturer et utiliser plutôt que démanteler simplement et affaiblir les structures étatiques et les mécanismes de pouvoir. L’auteur montre que la transition d’une économie planifiée à l’économie de marché dans l’ancien bloc soviétique était également accompagné , soutenu et rendu possible par les opérations idéologiques puissants qui ont réorganisé la construction de la subjectivité et l’on rendu compatible avec le capitalisme néolibéral . Cela prouve que les deux modes d’analyse néolibéralisme – analyse structurelle du pouvoir d’Etat et la concentration de la gouvernance – doivent être considérés comme des outils complémentaires pour comprendre les transitions néolibérales. Toutefois, contrairement à Wacquant , l’auteur affirme que dans ce domaine il n’y a rien de nouveau sur les pratiques néolibéralistes, puisque le capitalisme a toujours exigé une aide de l’Etat pour maintenir une règle apparemment autonome du marché.
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Pour la conclusion du projet nous avons fait la commande d’un texte à Jan Sowa :
*Le mécanisme d’une (més)entente. La rencontre loupée entre l’Ouest et
l’Est*
/C’est par le malentendu universel que le monde s’accorde/
Charles Baudelaire
Dans plusieurs langues européennes il y a un fort lien étymologique d’origine latine entre les mots « esclave » et « slave ». On l’entend déjà dans la langue française, anglaise et espagnole courante où « esclave » a son équivalence appropriée: /esclave/, /slave/, et /esclavo/. Si l’on jette un coup d’œil à l’histoire de la région de l’Europe centrale-orientale, qui fût principalement habitée par des slaves (d’ailleurs ceux-ci composent le groupe ethnique majoritaire en Europe), on verra que ce lien comporte une importance beaucoup plus grande qu’une simple contingence uniquement étymologique. Contrairement à ce que l’on peut croire, ce lien ne trouve pas son origine dans l’antiquité, où une partie des esclaves romains furent recrutés à partir d’un groupe de slaves, mais plutôt à l’époque médiévale, où les prisonniers de guerre slaves furent vendus comme esclaves vers l’Ouest et l’Est européen. L’histoire ultérieure de cette région de l’Europe centrale-orientale nous démontre que cette subordination et cet assujettissement s’inscrivirent en permanence dans la condition même de
cette région ainsi que de ses habitants. L’entrée de l’occident dans la modernisation européenne, qui se développera dès l’aube du 15ème et 16ème siècle, sera donc signe d’un desserrement de cette dépendance et de la transformation progressive de celle-ci en des termes plus abstraits, contrôlées avant tout par le marché économique. Il ne s’en suivra bien sûr aucune amélioration des conditions des populations les plus pauvres, mais souvent plutôt leurs détériorations alors que ce nouveau système sera dépourvu de toutes protections et garantis de l’ancienne féodalité. Elle ouvrera cependant des possibilités de mobilités et d’avancements dont les plus entreprenants et déterminés
bénéficieront premièrement, et par la suite le restant de la population.
La migration massive des populations pauvres vers l’autre côté de l’Atlantique peut servir d’exemple idéal à ceci. Personne ne fût aussi fervemment convaincu de cette supériorité des nouveaux rapports
capitalistiques à l’encontre de l’ancien ordre féodal que Karl Marx. Son /Manifeste du Parti communiste/ qu’il écrivit en collaboration avec Friedrich Engels est peut-être le texte le plus élogieux sur le capitalisme qui soit sorti du 19^ème siècle, mais en même temps aussi le plus critique. Rien de surprenant puisque les communistes, contrairement aux conservateurs, partageaient une croyance libératrice progressive, alors qu’au contraire, les libéraux cependant ne croyaient pas en sa
culmination vers le mariage d’une économie à marché libre et d’un gouvernement représentatif.
Alors que l’Ouest évolua de ces nouvelles méthodes d’organisation socio-économiques, l’Est à son tour plongea dans ce que l’on pourrait appeler une seconde servitude. Celle-ci se composant d’une
intensification de l’exploitation des paysans et d’une forte limitation de leur liberté. À bien des égards ce système ressemblait à de l’esclavage, mais il fût également différent de lui sur de nombreux
points importants – par exemple la vente de parts individuelles, qui conduisait à la désintégration des familles, n’était pas de nature féodale, alors que la vente de paysans avec les villages auxquels ils
étaient associés était jusqu’à lors la pratique courante. De la même manière la prise de décision par le maître féodal en ce qui concerne le mariage entre paysans, ou la reprise en mariage des veuves,ou le sort des enfants des paysans (comme par exemple le droit donné de quitter le village pour s’instruire en ville afin de devenir artisan). Ce genre de relations a prévalu dans la plupart des régions de l’Europe de l’Est jusqu’à l’Elbe et sur la quasi-totalité du terrain que l’on appelle aujourd’hui l’Europe centrale-orientale. Le sort des slaves était donc un sort d’esclaves.
Les conséquences d’un tel court d’affaire ont été nombreuses pour la région et ont conduit à une élaboration envers des structures de longues durées(en ce sens du terme attribué par Fernand Braudel et autres historiens de l’école /Annales/), qui pendant des siècles ont décidé du sort de l’Europe centrale-orientale. Comme les chercheurs de l’école polonaise de l’histoire économique l’on bien démontré, principalement Witold Kula et Marian Małowist, le 16^ème siècle apportera une
déhiscence des voies de développement de l’Europe de l’Est et de l’Ouest. La frontière entre l’Ouest et l’Est, qui passait plus ou moins par l’Elbe, deviendra donc une frontière de développement et sous-développement dans laquelle se manifesteront divers domaine de vie: l’économie, les relations sociales, la politique, et la culture. Même si nous parlons ici d’évènements datant d’il y a plusieurs siècles, on peut néanmoins en ressentir leur effet jusqu’à nos jours et c’est seulement qu’aujourd’hui au 21ième siècle qu’on tente de réviser cette situation défavorable de l’Europe centrale-orientale. Mais nous reviendrons sur ce point encore plus tard.
À un tel portrait esquissé il faudrait encore ajouter un élément. À savoir les transformations de l’Est et de l’Ouest du continent comme étant étroitement liées. L’Est ne créait pas un système socio-économique autonome, mais était plutôt étroitement lié à l’économie mondiale capitaliste émergente (j’utilise ce terme dans le sens que lui ont donné Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein). Les paysans polonais, asservis par les chaines de la servitude ne produisaient pas principalement pour
leur propre marché intérieur, mais plutôt vers l’exportation deleur pays vers l’Ouest. Marian Małowist, dont on vient de faire mention, démontra dans son excellent livre /Wschód a Zachód Europy w XIII-XVI wieku/ (/L’Est et l’Ouest Européen au XIII-XVI siècle/) comment tous les pays principalement de l’Europe de l’Est se spécialisèrent pendant cette période dans l’exportation de produits agricoles peu traités, de
produits naturels, ainsi que les matières premières (céréales, bétail, goudron, bois etc.). Leur intégration avec l’économie capitaliste de l’Ouest – considérée comme constitutive dans la formation des relations sociales dans la région de l’Europe centrale-orientale – était donc dès le début une intégration périphérique. Un argument semblable à celui-ci concernant la Russie fût évoqué par Borys Kagarlicki dans son livre récent /L’empire périphérique: La Russie dans le système mondial/. Avec l’argent obtenu des ventes de ce que les paysans produisaient de leur travail d’esclave, la noblesse s’acheta des produits de luxe – meubles, bijoux, vêtements, textiles, ustensiles de ménage, épices, etc.
Effectivement cela rendait impossible l’accumulation locale du capital, alors que tout surplus s’évadait vers l’étranger. C’est également d’une perspective structuro-systémique que les paysans serfs se distinguaient du sort prolétaire urbain de l’Ouest. Bien sûr tous les deux groupes ont été exploités, tous les deux ont souffert de misère, mais autant que le produit du travail usurpé des travailleurs salariés (proto) industriel s’accumulait au sein de leurs propres communautés et favorisait le développement des moyens de production, créant ainsi des conditions pour une répartition plus juste et plus équitable des richesses,l’effet du travail des paysans serfs au contraire se transformait par leurs maîtres uniquement en mode consommateur, empêchant efficacement tout acte de
redistribution autre que ce qui a abouti par exemple en Ukraine dans les
années 1917-1921, c’est-à-dire des actes de vol et de destruction improductive (Zofia Kossak-Szczucka décrivit cela parfaitement dans /Pożodze/(/Incendie/s)).
Il ne faut aussi pas oublier que la sortie progressive de cette situation de sous-développement en Europe centrale-orientale – à l’exception de la République tchèque qui a suivi une trajectoire
beaucoup plus rapprochée de l’Ouest – est un phénomène encore tout frais. C’est seulement à l’arrivée du 20ième siècle, en ce sens, qu’un changement significatif de la situation sera introduit. En prenant
compte de tous les doutes et objections à l’hégémonie soviétique dans la région – et certes je serais des derniers à me soussigner aux hypothèses et méthodes de travail du communisme bolchevique – on devrait néanmoins admettre que ces soi-disant « demoludy » (pays socialistes) ont cependant introduit un projet de développement qui donna la chance pour la première fois à de nombreux pays de la région, par moyen d’urbanisation, d’industrialisation et de modernisation matérielle, de se libérer des confins du sous-développement périphérique dans lequel ils se trouvaient pendant tous ces siècles. C’est à tord donc de considérer cette période de crise à travers un prisme des ces années 80 décadentes du 20ième siècle, alors que celles-ci furent fortement influencées par des facteurs externes, comme par exemple la crise mondiale de la dette.
Cette tentative au tournant du 21^ième siècle qui est l’extension vers l’Est de l’Union européenne est en ce contexte un événement historique sans précédant. L’Europe n’a jamais eu jusqu’à lors – mais littéralement jamais – une structure politique stable qui comprenait l’Est et l’Ouest du continent. La frontière entre les deux a toujours été séparée fondamentalement par différents programmes socio-politiques. À cette frontière durant l’antiquité il y eu l’influence de l’empire romain, au moyen âge l’influence carolingienne, et ensuite la soi-disant féodalité classique, qui était radicalement différente du système juridique ducale qui régnait jusqu’à lors par exemple sur les terrains polonais.
Cette déhiscence des routes de développement de l’Est et de l’Occident à l’époque moderne je l’ai donc bel et bien décrite ci-dessus. En ce qui concerne la stabilité de cette division, en témoigne le fait que la frontière occidentale du royaume polonais et celle plus tard de la première république restera pratiquement inchangée du 15ème siècle jusqu’à la fin du 18ème siècle. Au 20ème siècle c’est plus ou moins sur l’Elbe que les influencent soviétique s’arrêteront.
Ainsi l’Union européenne réunissant les états à l’intérieur de ces deux blocs, exprimant un désir de créer un système cohérent socio-politico-culturel et plus durable que la division traditionnelle
jusqu’à lors entre l’Est et l’Ouest, n’a jamais été encore tentée.
L’histoire nous démontre que cette distinction entre la partie orientale et occidentale du continent européen n’a jamais fonctionné en faveur de l’Est, tirons-en donc la conclusion: que le maintien et le développement de l’Union européenne est dans notre intérêt le plus grand. Bien sûr, cela ne signifie pas que je suis de l’avis que l’Union à l’état actuel est idéal et que son développement ne serait pas sujet à discussion.
L’Union européenne a beaucoup d’inconvénients bien sûr dont le plus marquant est la prévalence donnée à l’intégration économique sur la diversité sociale et culturelle ainsi que les déficits fondamentaux de la démocratie,il s’ensuit que les organes non-élus qui participent à l’Union on décidément trop à dire. Néanmoins dans ses grandes lignes son existence est bénéfique aux membres de l’Europe centrale.
À avoir décrit ici le sort périphérique de l’Europe centrale-orientale, incluant son pays le plus grand, la république polonaise, n’a été dans aucun cas une tentative de présenter une subséquente structure narrative sur la souffrance et le supplice. Effectivement, cette région à l’aube de la modernité était, historiquement parlant, le premier Tiers-Monde.
Et rappelons nous aussi qu’avec son développement capitaliste, sa périphérie a également augmenté, prenant la forme de colonies successives, de dominos, de protectorats et de territoires dépendants,
la comptant ainsi au sommet à 80%, comme l’a estimé Edward Said, de la planète en terme d’évolution colonialiste. Ce fait nous permet alors de jeter un coup d’œil nouveau et universel sur notre sort particulier: trop tôt avons-nous connu l’intégration périphérique avec l’économie mondiale capitaliste et les conséquences qui s’ensuivirent. Ceci veut dire que notre histoire fait autant partie de l’histoire universelle et globale du capitalisme, comme elle s’entreprend en Angleterre, en France ou en Allemagne, seulement à cette différence près que nous en avons fait l’expérience d’une façon beaucoup plus négative. Il est faux de penser que le capitalisme a soudainement surgi comme ça dans l’Ouest sans notre intervention quelconque. Nous avons fait part à ce processus dès son début et nous en étions une partie constitutive, ce qui est bien illustré par le fait que les hollandais appelaient le commerce avec l’Est au baltique /moedernegotie/ – la mère de tous les échanges.
J’ai consacré beaucoup d’espace ici à décrire les conditions objectives et surtout les conditions matérielles les présentant comme étant loupées, non parce que je les considérais comme étant les plus importantes, mais plutôt du fait que la rencontre entre l’Est et l’Ouest impliquerait toujours une asymétrie. Dans la situation actuelle du moins les problèmes psychologiques et culturels sont également importants – questions d’assentiment, d’estime de soi, de subjectivité, etc – puisque ceux-ci ont été également soumis à une expérience historique antérieure très longue et impossible à effacer. L’échange entre l’Est et l’Ouest, toujours inégale et asymétrique, toujours entre un dominant et un dominé, ne peut avoir lieu aujourd’hui sans y supposant une prétendue égalité et neutralité. Bien sûr les gens, comme l’a fait valoir Marx dans son essai /Le/ /18 Brumaire de Louis Bonaparte,/ créent leur propre histoire, mais, ajouta-t-il, seulement dans des conditions qui ne sont pas de leur fait. Et c’est donc en de telles conditions semblables, héritées d’époques passées, qu’a lieu aujourd’hui cette/rencontre loupée /entre l’Ouest et l’Est/./ Même si les membres impliqués y adviennent avec des intentions les plus ouvertes, les deux parties néanmoins ne peuvent toujours pas s’accorder sur une entente. L’asymétrie de leur position et de leur trajectoire ne provient pas, et je le répète encore une fois, de quelconques dispositions subjectives, mais plutôt de la structure même de la situation dans laquelle leur rencontre se fait manifeste. Elle est toujours malheureusement une situation de post-dépendance. Les slaves, malgré leur volonté, mais en accord avec une certaine tendance historique, deviennent des sortes d’esclaves, bien que l’esclavage aujourd’hui se joue sur un niveau beaucoup plus symbolique et se base sur ce sentiment éternel qu’est le manque de croyance en soi. Ceci est bien illustré par un fait particulier: lorsque nous, les gens culturels et intellectuels de l’Europe de l’Est, allons visiter les grandes villes de l’Ouest, autant que les petites – Paris, Berlin, Londres, New York, autant que Bristol, Dortmund, ou Bordeaux – afin de retrouver là quelque chose qui nous manque chez-soi:
l’avant-garde de la modernité, les événements et les personnes qui dictent la direction du développement du monde occidental. Quand les occidentaux par contre viennent à l’Est, pas toujours, mais souvent, ils se rendent à des endroits qui se caractérisent avant tout par la déchéance, la pauvreté et le sous-développement: les villages qui ont subsisté après le PGR (L’entreprise agricole d’État), les quartiers désindustrialisés dans les grandes villes, les stations abandonnées sur les lignes de chemin de fer fermés, les roulottes gitanes s’hissant à travers les villages abandonnés et négligés. Il y a rien d’étonnant à cela, puisque à peu d’exceptions près en Europe centrale et orientale il est difficile de trouver quelque chose qui pourrait être comparable au patrimoine culturel de l’Europe occidentale – les villes sont plus petites, le style architectural imite ce qui pourrait être trouvé en meilleures versions en occident, la production artistique de l’est à souvent été toujours dictée par une imitation des modes occidentales. Et c’est sur ce point également que consistait et consiste toujours l’esclavage de la région slave de l’Europe. Indépendamment de leurs intentions, les nouveaux arrivants de l’Occident se déversent ainsi avec leur regard et leur présence dans une relation qui ne peut être lu autrement que comme relation para-coloniale. Puisqu’un véritable accord n’est possible qu’entre égaux, une rencontre entre l’Est et l’Ouest se révèle impossible.
Comme je le disais il y a un instant, et il faudrait le souligner encore une fois, ce manque d’entente ne provient pas de qualités ou de dispositions individuelles. Il se peut bien sûr parfois que les citoyens de l’Ouest absolutisent leur culture – leurs habitudes, leurs goûts, leurs sens de l’humour – trouvant quiconque ne comprenant pas ou n’étant pas en accord avec elle comme étant inférieur ou stupide. L’essence du problème n’est pas là. Les conditions auxquelles nous faisons allusion ne se trouvent pas localisées dans une sphère caractéristico-idéologique d’une superstructure, mais plutôt à l’intérieur d’une base historico-matérielle, et c’est pour cette raison même que j’ai consacré dans ces quelques pages qui viennent de suivre tellement d’emphase sur le sujet de leur reconstruction. De même pour cette raison aussi aucune solution utopique n’est possible ne serait-ce que temporaire et instable.
Afin que l’Est et l’Ouest fassent vraiment une rencontre il faudrait alors un changement plus profond et fondamental du système dans lequel nous vivons, car celui-ci a toujours été fondé et se fonde encore aujourd’hui sur l’inégalité de l’échange. Un tel monde est-il possible?
Ce sera un sujet pour une autre discussion.




