Ceux qui les aiment prendront le train

Fabriquer de l’intellectuel collectif, des tissages artistiques, des frottements fécnds entre les artistes de quatre pays d’Europe centrale et la France : c’est l’objet du projet « Mécanismes pour une entente », inventé par deux plasticiens de Bordeaux autour d’une ligne de train fantôme, auquel l’auteur de ces lignes est honorée de s’associer.

« Silesia Cracoviana Karpathy ». Les noms font rêver. Comme excitent l’imaginaire tous les palimpsestes cartographiques de cette Europe centrale aux frontières si souvent déplacées, aux pays fantômes : Ruthénie, Silésie, Valachie, Transylvanie, Galicie …et aujourd’hui, Tchécoslovaquie et Yougoslavie (Il me fallut un ou deux jours, lors de mon séjour à Cracovie, pour comprendre que le mot Galicia, omniprésent, n’avait rien à voir avec la région de l’Ouest de l’Espagne, mais désignait une ancienne région allant du Sud de la Pologne à l’Ukraine ! ) La Syldavie et la Bordurie de Tintin ne sont pas loin…

Comment appréhendons-nous (ou pas), depuis notre Europe occidentale, cette complexité infinie de ce qui, même sous le communisme et le pacte de Varsovie, ne fut jamais un « bloc » de l’Est, mais une mosaïque aux contours sans cesse redessinés ? Un conglomérat de langues et de cultures où les mots « diversité » et « minorités » prennent tous leur sens, réveillant, aujourd’hui, les vieux démons du nationalisme ?

De fantômes, et plus précisément d’un train fantôme, il est justement question dans le projet Mécanismes pour une entente, conçu et élaboré par deux plasticiens de l’association Point barre à Bordeaux, Marta Jonville et Tomas Matauko. Marta, dont la famille maternelle est originaire de Košice, en Slovaquie, a eu l’occasion de se familiariser avec cette ambiguité de l’Est vis-à-vis du passé communiste, des obsessions identitaires, des démantèlements de pays. Elle fut artiste résidente deux ans à Košice, de 2008 à 2010, et enseignante à l’Académie des Beaux Arts de la ville, où Tomas Matauko vint la rejoindre.

« Mécanismes pour une entente » est né de leur curiosité mutuelle et de leur désir de créer des liens, d’imaginer un tissage entre artistes et penseurs d’Europe centrale et orientale. De Košice, ils voulaient visiter Cracovie, avant de se rendre compte que le trajet, de cinq à six heures en voiture, était irréalisable en train. Née en 1920 de l’éphémère et avortée « petite entente », chapeautée par la France et l’Angleterre, entre la toute nouvelle république de Tchécoslovaquie, l’État polonais ressuscité, la Roumanie, la Yougoslavie, la ligne Silesia-Cracoviana-Karpathy, qui reliait Varsovie à Bucarest via Cracovie, Košice, Budapest, a vu son service progressivement réduit à celui d’une ligne exclusivement touristique en été, avant d’être abandonné totalement, suite à l’effondrement d’un point à la frontière slovaquo/polonaise. Au grand regret des habitants, soumis à aux règles du libéralisme qui voient, partout, les dessertes ferroviaires non rentables délaissées, et la circulation rendue difficiles par les aléas des modes de circulation. Comment retisser du dialogue, du lien, entre des pays soumis à la tentation du repli sur leurs frontières, si les passages deviennent toujours plus difficiles ?

Reconnecter, retisser, sillonner, c’est l’objet même du projet, articulé autour d’artistes et chercheurs de cinq pays. Un véritable projet européen, que Marta et Tomas ont porté à bout de bras deux ans durant pour convaincre partenaires de chaque pays et commission européenne – montrant, au passage, que la sincérité d’une association et que les fonds européens ne sont pas (toujours) réservés aux habiles ficeleurs de projets institutionnels capables d’embaucher des experts…

Ils vont donc, symboliquement, « reconnecter la ligne de train », en trois temps : des résidences d’artistes et chercheurs à Cracovie, jusqu’en mai prochain, avant un workshop collectif, où tous les résident associés prendront le train (au moins ce qu’il en reste, quitte à faire une partie du trajet à pied !). Outre les artistes et auteurs français invités, bon nombre de complices locaux accompagnent ces Mécanismes pour une entente, comme la passionnante fabrique Tabačka de Košice et celle de Bakelit Mac à Budapest, le jeune collectif hongrois de sociologues (?), les écoles des Beaux arts de Bordeaux, Cracovie, Košice, la fabrique Pola de Bordeaux, initiée par le regretté Gabi Farage. À l’arrivée, à l’automne 2013, des expositions, une publication et un film restitueront le chaos créatif né de ces frottements. Arrivée qu’il faut, peut-être considérer comme un commencement, l’amorce d’une dialogue artistique et réflexif qui trouvera sûrement ses prolongations…

Valérie de Saint Do

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