Je me souviens de mon arrivée timide à Bucarest, lorsque la plupart des visages m’étaient encore inconnus.

Je me souviens que je voulais quitter la Pologne. Je me souviens des gens qui riaient. Je me souviens des gens qui pleuraient.

Je me souviens de beaucoup de choses, certaines, excitantes, d’autres, très décevantes. Des souvenirs, pas seulement un ou deux, pas seulement le meilleur et le pire.

Je me souviens que le Bulevardul Lascăr Catargiu de Bucarest ressemblait à New York sous la pluie. Je sais que cela paraît bizarre de dire ça, mais c’est vrai.

Je me souviens avoir été dans un groupe polonais, pensant que je pouvais presque percer le secret de leur langue.

Je me souviens d’une mélodie composée de quelques mots : Cmentarzysko historii, Boję się przyszłości (…)

Je me souviens de ma première conversation avec Seydou au sujet de l’Afrique et de la Côte d’Ivoire. Pendant que l’on parlait, je pensais à un artiste allemand à qui Roman m’avait présenté il y a très longtemps. Il avait été en Côte d’Ivoire et avait nettoyé une piscine avec l’aide de quelques adolescents dans le cadre de son travail artistique. Je me souviens de tellement d’histoires au sujet de cette piscine. Mais je n’arrive pas à me souvenir du nom de cet artiste, et comme j’en ai honte, je ne raconte pas ses histoires.

Je me souviens de la première bière à Bucarest.

Je me souviens combien nous étions enthousiastes nous rendant à la gare tard le soir pour faire la surprise à de nouveaux participants polonais, et la déception qui a suivi lorsque nous avons lu le mépris dans leur regard.

Je me souviens avoir partagé le désir irrépressible de danser dans les énormes pièces vides d’un palace construit par un dictateur mégalomaniaque.

Je me souviens que nous avons décidé de garder l’ananas qu’Agata nous avait donné pour nous porter chance durant le voyage avant que nous ne quittions Cracovie jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne un mois plus tard, et de le lui rendre. Nous avons transporté cet ananas de ville en ville, et une semaine avant qu’elle n’arrive, il a pourri.

Je me souviens aussi comment Lujza et Nils ont inventé la Train Toilet Party après la All Night Party.

Je me souviens que c’était le train le plus lent que j’aie jamais pris.

Je me souviens d’une longue bande de paysages, dont la projection variait en fonction de la vitesse du train.

Je me souviens que je dormais dans un train. Pardon, dans de nombreux trains.

Je me souviens avoir marché, d’abord seul dans le cimetière, puis avec Guillaume dans le jardin botanique, et être tombé un dimanche sur ce qui pourrait être le bar gay de Cluj, « Mustache », décoré d’une multitude de photos de beaux acteurs portant une moustache.
Étant donné que j’étais la seule cliente, je n’ai pas pu vérifier.

Je me souviens du chien qui aboyait à cinq heures du matin.

Je me souviens avoir parlé de pandas.

Je me souviens de nous, tous rassemblés dans un pavillon japonais, parlant de nos idées et de nos désirs artistiques. Kubo a crié en slovaque et Łukasz en polonais sur un petit Roumain qui faisait beaucoup de bruit en jouant sous le pavillon. Tout le monde a ri.

Je me souviens du long voyage pour nous rendre à la fête secrète.

Je me souviens de la performance des gants blancs à la gare. J’avais l’impression que Bea, Lujza et Basia disaient au revoir à des gens d’il y a un siècle.

Je me souviens que certains d’entre nous jouaient au foot avec des petits Rroms. Ils voulaient prendre le train avec nous, mais je ne sais pas si nous aurions pu gérer cette situation.

Je me souviens de la fête de nuit dans la gare de Cluj, juste avant de partir pour Budapest.

Je ne me souviens pas très clairement comment nous dansions dans le wagon-restaurant.

Je me souviens de la police de la frontière hongroise ordonnant à Kubo et à moi d’aller nous coucher. Kubo s’est allongé sur le dos, par terre dans le couloir, sa carte d’identité dans ses mains levées ; il voulait juste rejoindre Bea dans le wagon-restaurant. Cet excès de zèle m’a vraiment mis en colère.

Je me souviens comment j’ai marché dans une crotte de chien à Budapest, et que j’ai lavé ma chaussure à la fontaine.

Je me souviens du Szalon et des spas.

Je me souviens des tons répétitifs des villes, des monuments, et du chœur de 20 personnes qui suivait chaque jour les traces du passé. Elles pensaient qu’il n’y a pas de frontières, et cette vision idyllique peut durer jusqu’à la fin du voyage, jusqu’à ce que les gens se séparent. Ensuite tout le monde retournera dans son lit et parlera à sa compagne ou à son compagnon des choses qu’il a vues, du magnifique sourire des Roumains, du mur des Slovaques, du désir national des Hongrois et de la volonté des Polonais de « simplement être », et de toutes les choses aux trois couleurs de la liberté, pour célébrer le 14 juillet. Le train quitte la gare, je regarde par la fenêtre les reflets et le temps qui passe.

Je me souviens que j’ai perdu mon téléphone à Košice.

Je me souviens du visage du policier qui nous a proposé une visite guidée de Luník IX dans sa voiture de police. Il a refusé de serrer la main de Valérie. Est-ce que c’était parce que c’est une femme ? Ou parce qu’elle lui posait des questions embarrassantes sur la communauté Rrom ?

Je me souviens d’un artiste slovaque qui a écrit le mot « prepačte » (pardonnez-nous) sur le côté extérieur du mur qui a été construit pour protéger les habitants de Luník VIII des habitants de Luník IX. Le côté intérieur du mur donnait l’impression qu’il était en pierre, et le côté extérieur semblait être du béton. Les deux étaient faux, car il s’agissait en fait d’une sorte de plâtre. Quel est le but d’un décor en faux béton ?

Je me souviens que je voulais qu’il participe au projet.

Je me souviens d’Alexis qui pédalait sur mon vélo à sept heures du matin.

Je me souviens de mon anniversaire, le 17 juillet, avec la publication du premier numéro de Deadline et des bouteilles de vodka sous la table à Tabačka.

Je me souviens que j’ai vomi à Tabačka, mais je n’étais pas le seul.

Je pense que je me souviens avoir vu un singe à Tabačka.

Je me souviens avoir été un singe.

Je me souviens que Seydou a raté le train pour Plaveč. Je ne sais pas comment il a fait, mais il était là pour filmer notre arrivée.

Je me souviens où il faut se retourner quand on part de Muszyna en voiture, et qu’il est très important de commander la nourriture la veille, parce que sinon, il est possible que l’on n’ait pas la nourriture que l’on voulait et que l’on doive pique-niquer sous un arbre.

Je me souviens de la première personne qui est venue vers nous. Karol. Il lui manquait une main.

Je me souviens que la première personne que j’ai vue était Mario, qui marchait dans la rue avec son sweat Slipknot.

Je me souviens du premier soir où je suis arrivée à Plaveč, je me suis senti si soulagé.

Je me souviens de l’exposé fascinant de Juliana, la reine du style, au Kulturny Dom, notre QG.

Je me souviens de beaucoup de mes rêves à Plaveč. J’ai rêvé d’un projet alternatif avec d’autres participants, mais dans des locaux plus beaux, d’autres jeux auxquels nous jouions, comme d’écrire des ragots et de les mettre dans un bol.

Je me souviens avoir rêvé qu’Andrzej Stasiuk acceptait de m’accorder une interview pour mon livre sur la masculinité, me réveiller dans mon rêve et dire à quelques-uns de mes amis que j’avais rêvé que Stasiuk acceptait de m’accorder l’interview.

Je me souviens me lever à 9h40. Le petit déjeuner finit à 10h.

Je me souviens avoir fait un pseudo-massage thaï à Marta et à László. László est l’une des personnes les moins tendues que j’aie jamais touchées. Il a dit que c’était dû au fait qu’il nageait beaucoup.

Je me souviens que la musique fait parfois pleurer.

Je me souviens qu’il y a eu beaucoup de musique pendant ce voyage.

Je me souviens de l’incroyable voix monocorde des chanteuses de Plaveč, Monika et Daniela. Nous avons essayé de jouer de la musique ensemble.

Je me souviens de gens qui dansaient des danses folkloriques traditionnelles pour nous.

Je me souviens m’être trouvé individualiste à penser que la tradition pourrait effacer l’individualité.

Je me souviens que je me suis senti chez moi, et que tous les autres étaient des étrangers.

Je me souviens ne pas avoir pu sortir du village, parce que je vivais là-bas.

Je me souviens de l’enfant qui jouait avec un petit Yorkshire et un ballon derrière la gare pendant que Thomas et moi en faisions le tour.

Je me souviens de Meca, le chaton que nous avons soigné et que Mario a adopté.

Je me souviens de la disparition de la bouilloire et de la peur qu’elle disparaisse à nouveau.

Je me souviens de la première promenade jusqu’au lac. Roman a dit qu’il avait oublié son caleçon et nous avons donc dû trouver un endroit où il pourrait se baigner nu. Gosia n’a pas nagé avec nous. Thomas a gonflé son requin. Je suis monté sur le requin, mais il était assez difficile à diriger. J’ai ramassé des pierres pour le massage aux pierres chaudes que je n’ai jamais fait à personne et je les ai laissées plus tard près de la grosse pierre où nous cachions la clé.

Je me souviens d’une fille mignonne qui dormait sur le ventre, ses jambes élancées pointées vers le ciel.

Je me souviens que les organisateurs étaient les organisateurs, et que tous les autres étaient quelqu’un d’autre.

Je me souviens que Marta et Tomas avaient des difficultés à faire comprendre des choses simples à certaines personnes. Et je ne comprenais pas pourquoi elles ne comprenaient pas.

Je me souviens du pique-nique que nous avons fait avec Simon sous l’arbre, juste parce qu’on ne nous avait pas servi de déjeuner. La mère de Marta nous a dit le vrai nom de la saucisse slovaque que Simon a appelé « chorizo » lorsqu’il a parlé à la dame du supermarché Potraviny.

Je me souviens que les photos de la nourriture étaient bien plus drôles que la nourriture elle-même.

Je me souviens que Veronika a gagné le concours de tarte aux pommes. Tous les hommes ont voté pour sa tarte (je me demande pourquoi), mais ils ne savaient pas qu’elle n’était pas la Veronika qu’ils pensaient qu’elle était. Leur Veronika n’a jamais fait de tarte.

Je me souviens des débats, des mots « condescendant » et « sous-estimer ».

Je me souviens que « les Polonais » étaient les Polonais et que « les Français » étaient les Français.

Je me souviens de Gitka qui me montrait les bleus que lui faisait son copain sur ses jambes minces – il la frappait et la battait régulièrement – et de moi qui essayais d’être un peu plus qu’un simple auditeur passif, quelqu’un d’un autre monde où les femmes ne sont pas battues, mais adorées pour ce qu’elles sont.

Je me souviens que Valérie a perdu sa chaussure dans un trou de deux mètres de profondeur en face du Hollywood Car Wash.

Je me souviens avoir été enfermé dans le cinéma par Guillaume, et celui qu’on appelait le « petit gros », le principal suspect des actes de vandalisme commis sur la voiture, m’a délivré. Il était le suspect numéro un sur la liste de dix personnes.

Je me souviens que quand notre voiture a été abîmée, les habitants ne voulaient pas qu’on soit déçus de Plaveč, et que même ceux qui n’étaient pas coupables avaient peur de la police.

Je me souviens le plaisir que les habitants de Plaveč prenaient à partager avec nous.

Je me souviens de « Dobry » qui sortait de chaque bouche dans les rues de Plaveč.

Je me souviens de notre marche ensemble dans la rivière sous une pluie fine, avec les parapluies rouges.

Je me souviens que j’ai beaucoup marché cet été.

Je me souviens de nos crises de rire avec Sylvestre et Guillaume, le joueur de flûte avec des brassards de piscine, pendant la marche tricolore organisée par Roman au sommet de la colline.

Je me souviens du ballon de rugby.

Je me souviens des rencontres inopinées avec des gens cordiaux, en Roumanie, de l’impression que Plaveč était Dogville.

Je me souviens d’espaces abandonnés extraordinaires, de fêtes dans des lieux inhabituels, de l’adrénaline, des rencontres avec la police, des poumons pleins d’air pur de la nature, de la pluie de météorites. Des souvenirs pleins de sentiments contradictoires, changeants : inutile, désespéré, incroyable, mystérieux, amusant, enjoué, sinistre, créatif.

Je me souviens de n’avoir rien de spécial à faire, mais de n’avoir absolument pas le temps de le faire.

Je me souviens de Seydou qui partait à la rivière à cinq heures du matin avec une bougie allumée en hommage à Allan Sekula, décédé peu de temps auparavant, d’avoir pensé que c’était une des choses les plus cool à faire, mais de ne pas l’avoir accompagné parce qu’il faisait déjà assez froid.

Je me souviens du rocher qui était au milieu de la rivière.

Je me souviens du rocher qui était presque au milieu de la rivière.

Je me souviens que j’ai imité la petite sirène sur un rocher au milieu de la rivière de Plaveč.

Je me souviens d’un château, de verres de vins et des mains d’un pianiste.

Je me souviens combien j’ai été surprise de voir quelqu’un mettre mon nom sur la frise chronologique. « C’est le jour où j’ai commencé à m’intéresser à Miss A. ». Je me souviens avoir vérifié que personne d’autre n’avait un nom commençant par un A.

Je me souviens avoir essayé de draguer une fille, mais elle avait 16 ans.

Je me souviens des larmes dans les yeux de Sylvia Jonville quand elle a parlé des tanks russes qui ont envahi Prague en 1968.

Je me souviens de l’énergie des gens qui essayaient de faire part de leurs réflexions.

Je me souviens des débats sur le régime politique du groupe et sur sa qualité.

Je me souviens que je n’avais rien à dire pendant les réunions, mais que les mots venaient d’eux-mêmes lorsque c’était mon tour.

Je me souviens que pendant ce Songe d’une nuit d’été, j’ai imaginé que l’équipe polonaise était des personnages shakespeariens : Łukasz était Prospero; Roman, Oberon; Joanna, Ophélie; Dominika, Titania; Marek, Puck et Jarek, Ariel.

Je me souviens du dîner où j’ai proposé une soirée à se raconter des histoires et de Cristina qui s’y est immédiatement opposée sans vraiment savoir ce que je proposais ni pourquoi.

Je me souviens qu’une nuit, un homme avec une trompette et une bouée autour de la taille a crié le nom d’une personne dans une plaine immense.

Je me souviens du Fantôme avec ses cornes chaudes.

Je me souviens avoir fait de l’auto-stop jusqu’à l’inauguration de Mario et de Paul, des légumes frits que nous avons mangés devant la maison de Roman, de l’histoire de la grand-mère de Judit qui parlait si souvent du prince Mychkine de Dostoïevski que la petite Judit pensait que c’était un ami de la famille.

Je me souviens que je voulais oublier une chose qui s’est produite pendant ce voyage. La meilleure manière pour moi d’oublier quelque chose est de remplacer l’information par quelque chose d’autre. Je me souviens de « 698.986.472 Gronczak- Autoserwis ». Cette information en elle-même m’est totalement inutile, c’est une publicité pour un centre automobile que j’ai vue sur un panneau à Varsovie.
Je me souviens d’oublier les choses que je ne voulais pas me rappeler. Maintenant, les coordonnées du centre automobile ont été transformées en une information très fonctionnelle.

Je me souviens de l’humour de la condition humaine.

Je me souviens de la nourriture slovaque.

Je me souviens ne pas avoir pris soin de mon corps.

Je me souviens qu’en arrivant à Varsovie, je me suis rappelé que j’avais aimé cette ville dès le premier instant en octobre.

Je me souviens de tout.

Je me souviens des chèvres.

Je me souviens du shopping à Varsovie, du quadrillage des rues à Plaveč, d’une chanson de Pentagramček sur Satan à Košice, des magnifiques bains de Budapest, des soirées techno secrètes dans la forêt de Cluj et des marches solitaires à Bucarest.

Je me souviens m’être mis en colère lorsque j’ai entendu des gens affirmer que si les cimetières juifs sont abandonnés en Pologne, c’est parce que les Juifs n’ont pas la tradition d’entretenir les cimetières.

Je me souviens que j’ai eu des occasions de faire des choses.

Je me souviens que j’étais désolé, mais je ne sais plus pourquoi.

Je me souviens de l’effet de groupe qui rend certaines personnes plus bêtes que prévu.

Je me souviens des engueulades.

Je me souviens de choses qui ne sont jamais arrivées.

Je me souviens que je voulais tout faire pour changer les circonstances.

Je me souviens tenir la main de quelqu’un qui était pendu à l’épaule d’un autre, qui tenait le bras d’une personne, qui enlaçait un autre être humain…

Je me souviens que je ne me suis pas senti seul pendant ce voyage.

Je me souviens avoir été surpris par le nombre de rapports sexuels dans ce groupe.

Je me souviens de la tendresse.

Je me souviens que j’ai fait la connaissance de nombreux amis.

Je me souviens de Judit.

Je me souviens que je faisais partie du groupe.

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